Un veritable révolutionnaire est guidé par l'amour… l'amour des Hommes, de la justice et de la vérité… Ernesto Guevara
La crise économique mondiale s’attaque sans pitié aux secteurs les plus vulnérables de la société, et d’abord aux immigrants sans papiers, peu à peu transformés ces derniêres années en êtres «illégaux», sans patrie, sans travail, sans avenir. Le drame ne se joue pas seulement aux frontiêres de la forteresse Europe, du côté du bassin méditerranéen ou de l’axe Afrique occidentale-Canaries.
Ces personnes, considérées comme suspectes en raison de la couleur de leur peau ou de leurs caractéristiques «ethniques», sont prisonniêres d’un labyrinthe invisible, sans issue. Nous les croisons dans le métro, dans les rues de Madrid, de Paris ou de Rome, et nous ne soupçonnons pas l’inquiétude qui les hante, leur appréhension d’une vie sans horizon, en équilibre précaire sur le fil d’un rasoir ébréché.
Vont-ils trouver un emploi non déclaré ? Accepter, comme dans leur pays d’origine, les conditions draconiennes d’un exploiteur sans scrupule ? Le recours à cette nouvelle forme de servitude fait néanmoins de plus en plus problême. Les Etats de l’Union européenne durcissent leur législation, et les sanctions dissuadent les entrepreneurs ou les patrons de prendre ce risque. Reste la planche de salut de la solidarité, ô combien aléatoire et fragile.
Lors de mon récent séjour à Paris, j’ai vu l’exposition photographique de la romanciêre Carole Achache dans le hall de la mairie du XIe arrondissement : une quarantaine de mains anonymes accompagnées d’un historique d’une briêveté télégraphique, des femmes et des hommes qui signent ou présentent le dossier de recours contre l’arrêté d’expulsion qui les frappe. Des vies qui ne tiennent plus qu’à un fil : celui de l’impulsion humaine la plus noble qu’est la fraternité née de l’égalité irréductible avec nos semblables, indépendamment de toute origine, ethnie, culture ou religion. L’association qui organise cette exposition en est un bel exemple : ses membres assument la défense légale des personnes menacées d’expulsion dans le pays ou ils se sont réfugiés, aprês avoir fui une obscurité sans perspectives. Le Réseau éducation sans frontiêres (RESF) – tel est le nom de cette association nationale – enfreint en toute connaissance de cause la rêgle qui porte à deux ans la période de détention des irréguliers pris en flagrant délit d’aspirer à une vie meilleure.
Carole Achache m’a présenté une de ces familles rejetées dans les limbes de l’illégalité, confrontées aux persécutions administratives. Ces illégaux – peut-on dire d’un être humain qu’il est illégal ? -, originaires de la région marocaine d’Oujda, parlaient correctement le français et leurs enfants étaient scolarisés normalement. Une main solidaire les accompagnait dans le dédale kafkaïen d’une bureaucratie indifférente à tout sentiment, devant juges, procureurs et avocats, et cette main appartient à une personne qui sait qu’en procurant à ces gens un logement, de la nourriture ou une assistance juridique, elle est hors la loi dans la maison commune de l’Europe. Quinze jours avant cette rencontre émouvante j’avais vécu une expérience semblable en Andalousie, dans les serres des terres de Nàjar, ou j’étais allé à l’occasion du cinquantenaire de mon petit livre du même titre. Nous étions guidés par un véhicule de l’association Almeràa Acoge qui nous amena jusqu’au modeste centre d’aide aux immigrants, construit sur les ruines d’une de ces fermes qui, il y a un demi-siêcle, mouchetaient de blanc ce paysage aussi beau qu’aride. Cette construction de plain-pied, qui dispose de douches et de sanitaires et d’une piêce ou se déroulent les cours d’espagnol, sert de lieu de réunion aux Maghrébins et aux Subsahariens qui viennent échouer, aprês une traversée hasardeuse et parfois même mortelle, dans cette mer éblouissante ou les surfaces de plastique réverbêrent un soleil aveuglant. A moins d’un kilomêtre de là , je vis des cabanes abandonnées ou s’étaient réfugiés une douzaine d’immigrants sans travail ni papiers, dans l’attente improbable d’une baraka qui les arrache à la fatalité du destin.
Depuis la crise et l’augmentation continue du nombre d’ouvriers sans emploi, les chefs d’entreprises agricoles qui se sont enrichis sur leur dos font preuve d’une prudence extrême. La nouvelle loi dite «de extranjeràa» punit d’amendes, allant de 500 à 10 000 euros, ceux qui ne déclarent pas le travailleur étranger à la Sécurité sociale ou ne respectent pas les contrats de travail. Mais cette loi, qui remplace celle qu’avait promulguée Aznar en 2001 – modifiée par la suite, aprês sa défaite électorale -, se contente d’introduire une hiérarchie des peines, entre les entrepreneurs négriers et ceux qui, comme Almeràa Acoge, obéissent à l’impératif éthique de l’hospitalité. Leurs volontaires, comme ceux de RESF s’appuient pourtant sur les principes de la déclaration des droits de l’homme énoncés par les Nations unies, des principes d’une portée universelle.
Le fait que l’Union européenne leur tourne le dos, comme c’est le cas notamment depuis le fiasco financier de la gigantesque roulette bancaire mondiale et l’éclatement de la monstrueuse bulle immobiliêre, n’est pas une raison suffisante pour y renoncer : l’aide portée à nos semblables, qui ne sont coupables de rien, n’est et ne peut constituer un délit. J’écris ces lignes en lisant quotidiennement dans la presse tout ce qui se passe aux frontiêres maritimes de notre forteresse. Le témoignage superbe de mon ami Daniel Rondeau (Boat people d’aujourd’hui, le Monde du 26 mars), ambassadeur de France à Malte, nous décrit les avatars de cet implacable exil : femmes, hommes et enfants partent du sud vers le nord par dizaines de milliers et arrivent exsangues, quand ils ont de la chance, à Malte, à Pantelleria ou sur les côtes italiennes – «Obligés de travailler pour payer leur voyage, toujours volés, souvent abusés, parfois abandonnés à une mort certaine en plein Sahara, et soumis à chaque étape à d’aberrants droits de passage, rackettés par tout le monde, policiers, douaniers, marchands» – ou ils sont «accueillis» dans un centre de rétention et renvoyés le plus souvent dans leurs pays d’origine. En raison des lois actuelles, beaucoup de pêcheurs craignent d’être en infraction s’ils essaient de les sauver d’un naufrage, et ils se contentent de signaler leur présence, parfois trop tard, au Maritime Rescue Control Center.
L’ancienne et noble solidarité est devenue de nos jours un cas de conscience. Le recul civique et social du Vieux Continent, ces derniêres années, est un signe annonciateur des temps obscurs qui nous menacent si nous ne prenons pas l’initiative de les dénoncer. Le recensement des gitans que mêne un Berlusconi, aiguillonné par les clameurs racistes d’une meute aux ordres de la Camorra napolitaine ; celui que Sarkozy envisage en France et dont le double tranchant – moins protectionniste que discriminatoire – inquiête à juste raison ceux qui n’ont pas oublié que Vichy l’avait imposé aux Juifs ; les quotas d’expulsion des sans-papiers appliqués déjà en France, en Italie et dans notre pays, en dépit des démentis officiels, renforcent les craintes d’une dérive xénophobe contre les ethnies suspectées d’être la cause de tous les maux qui nous assaillent. Les autocollants d’une inquiétante Alianza Nacional disant «Pour un Espagnol au chômage, expulsons un immigré», qu’on voit fleurir sur les murs de certains quartiers sévillans, résument le sentiment de rejet et de diabolisation que certains d’entre nous ont connu il y a cinquante ans quand ils étaient eux-mêmes des immigrés.
Le manifeste pour la réforme de la loi, «Salvemos la hospitalidad», que Soledad Gallego-Dàaz a magnifiquement défendu, mérite le soutien de tous. La solidarité et le respect des droits de l’homme ne peuvent être un délit ni une infraction comme ils l’ont été dans un passé difficile à oublier. Revenons à la racine du mal : des pays spoliés par le colonialisme et par les satrapes qui ont pris sa relêve. Il faudrait rapatrier là -bas les millions volés par leurs «cleptocraties» et par les nôtres, pour arrêter cette logique du mort ou vif : la Méditerranée, comme je l’ai lu récemment, ne doit pas devenir un cimetiêre.
L’objection de conscience à une loi injuste est un droit inaliénable de tout citoyen. Je rappellerai une fois de plus les paroles de Shéhérazade dans les Mille et une nuits, paroles dont le sobre dépouillement démonte les arguties de tous les Berlusconi qui imposent leur loi aujourd’hui : «Le monde est la maison de ceux qui n’en ont pas.»
JUAN GOYTISOLO Traduit de l’espagnol par Claude Bleton
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De l’ancien français travail « tourment, souffrance » (XIIe siècle), du bas latin (VIe siècle) tripálĭus du latin tripálĭum, « instrument de torture à trois poutres ».
Alors que penser de la "valeur travail" si chère à ce grand travailleur (8 semaines de vacances par an) qu'est Nicolas Sarkozy de Nagy-Bosca ? La torture est-elle une valeur respectable ? Apparemment, selon la droite décomplexée (l'extrême droite, en fait, l'UMP ayant depuis longtemps "choisi" son camp), il semblerait que oui.
J'sais pas vous, mais moi, ça me fait peur.
Pensée personnelle
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