Un veritable révolutionnaire est guidé par l'amour… l'amour des Hommes, de la justice et de la vérité… Ernesto Guevara
Paul Thibaud, essayiste et ancien directeur de la revue « Esprit », livre sa critique du film Louise-Michel réalisé par les excités du Groland.
Louise-Michel. Comme le trait d’union nous en avertit, il ne s’agit pas de la communarde déportée mais d’un couple de dézingués qu’on dirait en cavale s’ils étaient poursuivis alors que c’est eux qui poursuivent, pour lui faire son affaire, un patron minable et hypocrite qui ayant déménagé à la cloche de bois les machines d’une usine picarde, a été condamné par une sorte de tribunal populaire constitué par les ouvriêres trahies et chômeuses. Les deux margeots chargés d’exécuter la sentence rêglent d’abord son compte au patron de l’usine, mais comme ce n’était pas le vrai décideur, on en rattrape un autre à Bruxelles à l’enseigne d’un quelconque fond d’investissement, aprês quoi on remonte à un autre qui faisait les « arbitrages » décisifs, un spéculateur enragé qui sera flingué (avec ses domestiques et son entourage) à Jersey au milieu de son verdoyant et rutilant paradis fiscal et résidentiel. Trois niveaux, trois exécutions, mais, comme il y a toujours un au dessus et un plus loin, le chÅ“ur des ouvriêres en colêre qui fait cercle dans le hall vide de l’ancienne usine annonce à la fin du film que la chasse aux nuisibles continue.
Les deux assassins apparaissent de parfaits innocents. D’abord ils ne font qu’exécuter de leur mieux un contrat dont les termes ont été justifiés et délibérés, bien plus que les clauses illisibles qui autorisent les banques à déposséder les pauvres. Surtout leur férocité n’est que le reflet, le choc en retour de la marginalité et du dénuement ou ils se débattent, poussés en avant comme des balles de flippers, réagissant bien plus qu’ils n’agissent. Ce sont des justiciers parce que ce qu’ils font correspond à l’état du monde qui les conditionne.
Ce monde fait ronronner tout au long du film, en bruit de fond, les arguments policés et ridicules que débitent directeurs des ressources humaines, financiers ou bobos recyclés dans l’hôtellerie pour justifier leur rapacité et inciter les autres à la résignation. Les mêmes sophismes sortent de toutes ces lêvres avec la même continuité imperturbable que les crapauds et les serpents de la bouche de la méchante reine de Blanche neige. Avec ce monde assuré dans son absurdité, les deux justiciers n’ont pas le même rapport. Michel est un mythomane qui se voit en légionnaire survivant de toutes les batailles (y compris le Chemin des Dames), en homme de main averti et sans faiblesses. En réalité, laissé à lui-même il serait parfaitement inoffensif, mais sa comparse le pousse et il devient à sa maniêre inventif : il lance contre ses deux premiêres cibles une malade en phase terminale qu’il faut porter pour qu’elle quitte son lit d’hôpital et un grand handicapé dégoà»té de la vie. Bon tacticien, ce mythomane retourne donc contre le monde en place deux références favorites du bavardage médiatique et compassionnel dont ce monde se distrait et se donne des émotions platoniques : le kamikaze et le suicide assisté. Michel le débile a la tête farcie des thêmes qui courent les rues, quand il agit, il le fait comme un médium, un écho, renvoyant avec une insondable naïveté, à la tête de la société ce qu’elle produit, ce qui vient d’elle et qu’il a absorbé comme une éponge. Agent de la même némésis, Louise est au contraire insensible aux discours ambiants, elle est radicalement sans : sans travail, sans logement (celui qu’elle avait, elle le voit exploser quand on le sacrifie à la rénovation urbaine), sans écriture, sans lecture, sans alcool, sans relations et quasi sans langage. Elle est pure privation et pour cette raison, meurtriêre par réaction vitale et ancienne taularde, sans haine mais impitoyable. C’est elle qui fait servir la mythomanie de son compagnon de cavale à la poursuite d’une vengeance.
Vanités et illusions

Nous avons donc affaire à une fable (de toutes les formes de récit la plus cohérente) qui projette sur le monde actuel une grille d’analyse impitoyable. Selon cette analyse ce monde est rigoureusement homogêne, simplifié, en somme dévasté. Celui qui se bricole une existence précaire dans une caravane et le spéculateur fou de Jersey partagent les mêmes rêves infantiles de toute puissance, la même pauvreté d’imagination, la même inaptitude à tout bonheur possible (l’indifférence des héros aux três beaux paysages de plaine et de mer qu’ils traversent illustre une incapacité à rien saisir de plaisirs à leur portée). Il ne reste donc que vanités et illusions, à quoi Louise oppose la vérité de sa radicale privation, ce qui fait d’elle d’ailleurs une vengeresse par position, par fonction assumée. Ce monde, le nôtre, comprend deux genres de participants (les profiteurs et les rêveurs) et une zone de dénuement, mais aucun élément de régulation, aucune structure, aucune force intermédiaire. L’entreprise est une arnaque, le syndicalisme est impuissant, de la politique pas question, la religion est en lambeaux, d’ailleurs dérisoires, la famille est mutique et indifférente, ce n’est pas un hasard si en visite chez ses parents Michel manifeste une identité sexuelle incertaine. Plus de société donc, sinon à la marge, comme dans un lointain sympathique, le chÅ“ur des ouvriêres, qui, dans leur impuissance, passent la main aux forces asociales, à Louise et à Michel. On mesure le déclin des capacités de faire société si l’on fait une comparaison avec les capacités intellectuelles et morales des autogestionnaires de Lip qu’un film récent a si bien montrées.
La violence en somme envahit ce monde, par défaut d’autre chose, contrepartie de son vide. Pourtant ce film n’est pas nihiliste puisqu’il se termine par une naissance (en prison) d’un bébé que Louise et Michel ont fait dans des conditions obscures. Cette fin éclaire le rapport de la fable à la réalité. Cette fable n’est pas une analyse (pas d’idées, pas de morale). Elle n’est pas une exhibition de monstruosités, ni une confession (pas de complaisances, pas de psychologie), c’est plutôt une exploration, une expédition à la recherche de ce qui peut rester de vie dans un monde dévasté par lui-même. Ces traces de vie subsistantes sont le désir de justice des ouvriêres, les rêveries de Michel et la privation radicale subie par Louise. Cela fera quand même un enfant, enfant, comme dans Le Banquet, de richesse et de pauvreté, même si la richesse est cette fois imaginaire et la pauvreté réelle.
Maladresse burlesque
Le plus difficile à décrire, à faire sentir est justement ce qui fait la force, la profondeur, de cette fable, l’usage qui est fait des corps. Le langage étant ou faux semblant ou absent, la vérité est ici celle des corps. De Yolande Moreau et Bouli Lanners on ne peut pas dire qu’ils jouent leurs personnages, plutôt qu’ils les produisent. Ces deux fêlés en effet ne sont pas des personnalités autonomes, ce sont des rapports au monde nullement maà®trisés, qui marquent directement leurs corps : la maladresse de l’un, la démarche traà®nante de l’autre. Ce sont des êtres affectés, des victimes sans protestation, des êtres chargés et travaillés, sans défense, sans quant à soi, des reflets mais d’autant plus pesants et charnels, d’une maladresse burlesque, produisant un comique pathétique. Pour les incarner, les acteurs ne peuvent pas se donner une perspective, épouser des consciences. Ce ne sont pas des personnages qui enveloppent et assument une part de réel, ce sont comme des éponges, des êtres livrés, porteurs de stigmates. Pour nourrir ces figures qui sont à peine des personnages, les acteurs doivent avoir avec elles un rapport qui n’est pas de conscience à conscience, mais un rapport direct de similitude. Cela demande une générosité, un travail sur soi, une capacité de recréer en soi la vie brute, donc de s’exposer qui chez Yolande Moreau en particulier, disciple de la grande Zouc, atteint au grandiose.
Gustave Kervern et Benoà®t Delépine signent une comédie noire et bien frappée, véritable doigt d’honneur au capitalisme.
Anecdote. En juin dernier, des journalistes attendent fiévreusement le début de la projo de presse de Babylon A.D. Soudain, cinq minutes avant le début du film, un mec balêze se lêve. « Bonjour, je m’appelle Gustave Kervern et je voudrais savoir si Philippe Azoury est dans la salle car j’aimerais lui casser la gueule. » Tout le monde rigole et Gustave continue son one man show. Le journaliste de « Libération » aurait démoli son film, Avida, et le Grolandais, au nom de la liberté d’expression, veut lui en coller une. Les kritiks se marrent de plus belle, mais soudain, j’ai un peu honte de ma corporation, pas vraiment solidaire. Un critique est quand même censé écrire LIBREMENT ce qu’il a ressenti, non ? Et bientôt, je pense à Sarko qui humilie Laurent Joffrin en conférence de presse, sous les rires complices des journaleux-collabos, parce qu’il a osé une question pas trop cire pompes. Ambiance… A la sortie, je chope Gus et lui dis ma façon de penser. Ma comparaison avec Sarko ne le fait pas rire du tout et il m’assure qu’Azoury tape sous la ceinture, écrivant que Delépine et lui seraient des alcooliques. Mais bon, Gustave n’est pas violent, il voulait juste voir si le critique de Libé aurait les couilles de se lever et d’avancer ses arguments. On se serre la paluche…
« Do it yourself »
Si je vous cite cette petite prise de bec, c’est que Louise-Michel, l’excellent troisiême film du duo grolandais Delépine-Kervern, participe de ce même état d’esprit, celui du « Do it yourself », on fait les choses soi-même !
Ainsi, quand les ouvriêres d’une usine textile de Picardie découvrent que leur patron voyou s’est fait la malle et que l’entreprise a été déménagée dans la nuit, les chômeuses décident de prendre leur destin en main. Avec les indemnités du plan social, elles embauchent un tueur pro pour faire la peau de leur raclure de patron. Taiseuse, énigmatique, Yolande Moreau prend la tête de la rébellion et se lance en quête d’un hitman, Bouli Danners, tueur improbable (« Kenndy, c’est lui, mais faut pas trop le dire »), incapable de flinguer un roquet. Moreau et Danners sillonnent alors les routes du nord, croisent Benoà®t Poelvoorde, Mathieu Kassovitz, Denis Robert, Siné, Philippe Katherine, le président Salengro en string, allument quelques cadres sup, remontent la chaà®ne alimentaire et partent pour un petit paradis fiscal afin de dessouder le capitaliste en chef.
Un doigt d’honneur au capitalisme
« Do it yourself », c’est également la devise de nos deux cinéastes. Un beau jour, entre deux émissions pour Canal, nos deux lascars se sont mis à réaliser de petits films punks, libertaires et irrévérencieux. En phase avec l’actualité (c’est le privilêge des grands), Delépine et Kervern revisitent cette fois la lutte des classes en mode zinzin, flinguent les patrons voyous, les délocalisations (« C’est au Vietnam que ça se passe maintenant »), les milliards jetés par les fenêtres pour que les puissants s’achêtent une nouvelle piscine.
Comme les frêres Dardenne, notre duo prend pour héroïne une prolétaire, une ouvriêre humiliée, personnage pour le moins oublié par le cinéma français. Mais à la maniêre des grands de la comédie italienne des années 70, ils décident de jouer la carte du burlesque et du politiquement incorrect. Bourrés d’idées folles, de visions magnifiques (la sublime Yolande Moreau devant son HLM dynamité qui s’effondre), Louise-Michel est un manifeste joyeux, barré et mal élevé contre l’obscénité du capitalisme. Bref, on se marre avec les damnés de la terre (jamais on ne se moque d’eux, on n’est pas chez Chatillez) pour mieux s’empêcher de pleurer.
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De l’ancien français travail « tourment, souffrance » (XIIe siècle), du bas latin (VIe siècle) tripálĭus du latin tripálĭum, « instrument de torture à trois poutres ».
Alors que penser de la "valeur travail" si chère à ce grand travailleur (8 semaines de vacances par an) qu'est Nicolas Sarkozy de Nagy-Bosca ? La torture est-elle une valeur respectable ? Apparemment, selon la droite décomplexée (l'extrême droite, en fait, l'UMP ayant depuis longtemps "choisi" son camp), il semblerait que oui.
J'sais pas vous, mais moi, ça me fait peur.
Pensée personnelle
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