Un veritable révolutionnaire est guidé par l'amour… l'amour des Hommes, de la justice et de la vérité… Ernesto Guevara
La gauche radicalement mélancolique n’a pas grand-chose à voir avec la béchamel mélancolique que nous a récemment servie le conseiller en inintelligence de Ségolêne Royal dans son dernier opuscule, Ce grand cadavre à la renverse. à la différence de BHL, elle ne se complaà®t pas dans le dernier chic du renoncement à l’émancipation. Elle n’a pas perdu ses idéaux, mais son rapport au monde apparaà®t lesté par les longues douleurs et les éclats de bonheur du passé. Elle sait qu’il y a eu des moments intenses qui ont laissé des traces dans nos imaginaires : 1848, 1871, 1936, 1945, 1968… Elle ne méconnaà®t pas les acquis sociaux et sociétaux conquis de hautes luttes, et que justement le rouleau compresseur néolibéral s’efforce d’éliminer au nom d’une « modernité » patronalement orientée. Mais elle est bien obligée de constater que, depuis presque deux siêcles, d’expériences locales noyées dans les logiques dominantes en impasses totalitaires, d’institutionnalisations affadissantes en rêveries gauchistes sans effets, l’espérance d’une société non-capitaliste sur des bases démocratiques et pluralistes a échoué.
La gauche radicalement mélancolique comprend qu’il n’y va pas seulement des méchants oppresseurs et de leurs méchants médias – même si ce sont bien des composantes du problême -, mais aussi de nous, collectivement et individuellement. Si elle demeure déterminée, elle n’est donc point arrogante. Sa ténacité s’est aiguisée à ses fragilités. Elle n’est pas, non plus, nostalgiquement enfermée dans le culte du passé, mais face aux évidences d’un présent capitaliste qui se croit éternel, elle n’hésite pas à puiser de maniêre critique dans les traditions libératrices d’hier. « Et mon passé revient du fond de sa défaite », chante Charles Aznavour dans « Non je n’ai rien oublié » ! Ce pourrait être son emblême.
La gauche radicalement mélancolique ne prise guêre les langues de bois et les solutions toutes faites. Elle est en quête, elle explore, elle tà¢tonne. Elle espêre une autre gauche, une vraie gauche, mais ne croit plus les beaux parleurs sur leur seule bonne mine. Elle cherche dans les universités populaires, elle agit dans les réseaux associatifs, elle colêre dans la rue, elle lit Politis, elle furête sur Internet… Elle a eu plaisir à participer à dégommer quelques caciques UMP aux derniêres élections municipales, mais la gueule de ravis des anciens et nouveaux notables socialistes n’est pas loin de la faire vomir.
Cette gauche radicalement mélancolique ne sait peut-être pas qu’une rappeuse de 24 ans, altermondialiste et marseillaise d’origine argentine, fait écho à ses combats, ses aspirations, ses doutes. Aprês le magnifique Entre Ciment et Belle à‰toile (2006), Keny Arkana nous offre d’autres interférences avec nos sonorités intérieures et nos cris collectifs dans son tout nouvel album, Désobéissance (distribué par Because).Le monde est à changer, radicalement : injustices sociales et inégalités internationales (« Apartheid social et culturel »), déchirures écologiques de la planête (« Terre mêre, patrimoine ancestrale de vie, considérée comme une vulgaire marchandise à leur service ») et mal-être intime (« Expulsés de nos villes comme expulsés de nos vies »). La démocratie se rétrécit et échappe de plus en plus aux peuples (« C’est le jeu de l’illusion que vous appelez démocratie »). Sous la tutelle des puissants, le présent obêre le futur (« à cause de leurs profits immédiats l’avenir est gà¢ché »). Il est urgent de résister : « Ils veulent dessiner l’apartheid, on dessinera le maquis. »
« Ré-veil-lez vous ! » lance Keny dans une logique de « Désobéissance civile », son premier titre. Pour cela, contre l’effacement de l’histoire des vaincus (le « Nouvel Ordre mondial », « A tué la mémoire pour mieux tuer l’avenir »), les luttes anticipant demain proposeront une alliance mélancolique entre le passé humilié et les possibles futurs. Au carrefour d’un messianisme juif laïcisé et d’un marxisme hétérodoxe, le philosophe Walter Benjamin notait déjà dans ses thêses Sur le concept d’histoire (1940), peu de temps avant de se suicider à la frontiêre franco-espagnole en fuite devant le nazisme : « à chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer. »
Mais les obstacles à l’émancipation ne se situent pas uniquement dans « le systême » et « les puissants » qui en profitent : « Le systême est un mirage. » Les ordres dominants savent se rendre désirables et nous rendre complices de ce qui nous écrase. Au XVIême siêcle, à‰tienne de La Boétie détonait avec son libertaire Discours de la servitude volontaire. Au XXême siêcle, Pierre Bourdieu parlera de « violence symbolique ». Ainsi, ce serait également une certaine participation des opprimés à leur propre oppression qui donnerait une telle longévité aux diverses formes historiques de la domination. Les lyrics de Keny rebondissent « Les barriêres sont là , dans nos têtes, bien au chaud » ou encore « On s’est construit nos propres prisons/Enfermés dans les forteresses de nos ego ».
Pas de transformation du monde sans travail sur soi («Il faut garder sa vigilance pour ne pas s’éloigner de soi »), donc, mais pas de changement de soi sans implication dans l’action collective. « La vraie révolution sera le changement de nos êtres », individuellement et collectivement, indissociablement. « Réapproprions-nous nos vies », contre l’hégémonie de la loi du profit et contre les pouvoirs étatiques. Chez Keny, pas de recette définitive : ni bons politiciens, ni bon à‰tat. Car « La révolution totale n’est pas qu’un but, c’est un chemin et une quête ».
Cette double révolution spirituelle et sociale a à voir avec l’expérience de nos défaillances. L’ordre recourt à la là¢cheté de la force brutale (« Tout comme les larmes, les faiblesses/N’ont pas de place dans leur systême »), l’émancipation valorise la force convergente de nos fragilités. Aprês tant de cul-de-sac historiques, Keny pointe légitimement le risque que nos solutions ne ressemblent trop à ce qu’elles prétendent remplacer : « On nique pas le systême en voulant le détruire, on nique le systême en construisant sans lui ». La Boétie, encore lui, formulait il y a bien longtemps cette énigme, qui semble encore la nôtre : comment « chasser le tyran » sans « retenir la tyrannie » ?
La gauche radicalement mélancolique entend tant de discours convenus et aseptisés, sans vie, y compris dans les gauches anti-libérales qui ont davantage sa sympathie, tant de slogans ivres de leurs pauvres certitudes, que l’énergie rageuse et poétique du flow de Keny Arkana apparaà®tra plus à même d’alimenter ses questionnements. Elle y trouvera aussi des contradictions, des hésitations, voire des jugements péremptoires et des stéréotypes, participant de son humaine fragilité.
Philippe Corcuff
Article paru dans l’hebdomadaire Politis
N°994 – semaine du20 au 26 mars 2008
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De l’ancien français travail « tourment, souffrance » (XIIe siècle), du bas latin (VIe siècle) tripálĭus du latin tripálĭum, « instrument de torture à trois poutres ».
Alors que penser de la "valeur travail" si chère à ce grand travailleur (8 semaines de vacances par an) qu'est Nicolas Sarkozy de Nagy-Bosca ? La torture est-elle une valeur respectable ? Apparemment, selon la droite décomplexée, il semblerait que oui.
J'sais pas vous, mais moi, ça me fait peur.
Pensée personnelle
Franck
29 novembre 2008 à 1:30
Phillipe Corcuff
jeudi 22 mars 2007
Sociologue et militant alter-mondialiste, Philippe Corcuff trouve dans les textes de la rappeuse Keny Arkana un langage métissant la force et la fragilité, et une rhétorique proche de celle du sous-commandant Marcos.
Politis (n° 942) a judicieusement braqué les projecteurs sur Keny Arkana, « contestataire qui fait du rap », marseillaise et altermondialiste. Son album, Entre ciment et belle étoile (2006), pointe de nouveaux sentiers émancipateurs pour des radicalités puisant dans les traditions critiques mais s’efforçant de rompre avec les langues mortes politiciennes.
Keny esquisse un métissage inédit du langage de la force et de celui de la fragilité, des mots du combat et de ceux de la découverte tâtonnante du monde et de soi. L’univers très masculin du rap, on le sait, valorise la force. On retrouve cette empreinte chez Keny, dans l’expérience d’une enfant des foyers, de la fugue et de la rue (« Eh connard », « La mère des enfants perdus »). Dans « la Rage » contre les injustices. Dans la perspective politique de retourner une force collective contre la force de l’argent et des puissants (« Le missile suit sa lancée », « J’viens de l’incendie », « Nettoyage au Kärcher »…). Mais perce aussi, entre slam et rap, des fragilités singulières, des doutes, des tendresses meurtries.
Dans « Entre les mots : enfants de la terre », ses blessures et ses rêves sont traversés par des antinomies : « Entre la rage et la foi/Entre la souffrance et l’espoir/Entre la haine et l’amour/Entre la rancoeur et le pardon/Entre le système et la vie/Entre nos peurs et nos aspirations ». Ces contradictions emboîtées nourrissent une tension entre contraintes du réel et utopie : « Les pieds bétonnés dans le ciment/Le regard vers l’infiniment grand. » Ici, il y a le réel qui plombe, qui enferme, négativement, mais qui leste aussi d’épreuves, et qui donc nous fabrique également en positif. Là -bas, il y a un ailleurs possible ; pas quelque chose comme un paradis qu’on peut atteindre, mais une boussole qui élargit notre vue et nous aide à nous arracher aux pesanteurs du monde tel qu’il est. D’où l’appel à une ouverture de son esprit et de son coeur : « Enfant de la terre, prisonnier du ciment, ne perd pas de vue les étoiles. »
Ce rapport au monde ne partage pas les visées de « synthèse », comme « dépassement des contradictions » et harmonie, que nombre de progressismes ont héritées de Hegel. Il se rapproche davantage de la mélancolie libertaire de « l’équilibration des contraires » que Proudhon a opposée au philosophe allemand. « Tiraillé dans une dualité permanente », lance justement Keny. Dans « Entre les lignes : clouée au sol », l’antinomie rebondit : « Les ailes brûlées, clouée au sol/Et la tête vers le ciel, vers la splendeur de l’éternel ailleurs. » Cet « éternel ailleurs », ce n’est pas une société idéale, définitivement réalisée, bouclée autour de nouvelles certitudes, mais un horizon, à explorer infiniment, à explorer en chacun de nous, avec les autres et dans les méandres du vaste monde.
Au sein de cette exploration perpétuelle, les voix des vaincus d’hier constituent un enjeu pour ouvrir d’autres chemins vers l’avenir, contre les « Mémoires passées qui voudraient voir mon espoir cassé », rappe Keny. À l’opposé d’un progrès vu comme la succession lisse d’un « temps homogène et vide », Walter Benjamin, juif hétérodoxe et marxiste anti-stalinien pris dans l’étau de l’histoire, avait déjà tracé en pointillé un messianisme laïcisé dans ses thèses Sur le concept d’histoire, en 1940, peu de temps avant son suicide à la frontière franco-espagnole. Il écrivait alors : « à chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer ». « Dans le passé, nous trouverons des chemins pour l’avenir », lui a répondu comme en écho la fragilité radicale du sous-commandant Marcos (« Appel à la cinquième rencontre européenne de solidarité avec la rébellion zapatiste », janvier 1996).
Le combat, selon Keny, n’est pas seulement collectif, mais aussi personnel et spirituel : « Alors je ferme les yeux pour ressentir la lueur/Pouvoir faire le vide en moi, afin d’être réceptive au bonheur… » Et la résistance n’est pas que combat, mais aussi découverte et invention. « Car changer le monde commence par se changer soi-même ! » Un sociologue, pour qui chaque être constitue un bricolage unique de rapports sociaux, dirait dans le même temps : « Changer le monde commence par se changer soi-même/Se changer soi-même commence par changer le monde. »
On est ici à l’écart des gauches traditionnelles, y compris des courants dits révolutionnaires. Les métaphores d’inspiration militaro-machiste ont largement structuré les politiques progressistes, dominées par les hommes et les valeurs socialement constituées comme « masculines » : « les rapports de force », « l’affrontement », « la conquête », etc. La métaphore de la caresse filée par Emmanuel Lévinas, en réévaluant un imaginaire et un érotisme dévalués car socialement constitués comme « féminins », nous révèle, a contrario, ce qui est politiquement occulté par un vocabulaire machiste : « Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. [...] Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, [...] avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir » (le Temps et l’autre, 1948).
À la différence des politiques hégémoniques de « la force », attachées à une rhétorique de la maîtrise et de la certitude, une politique de la caresse serait attentive à l’exploration et à l’incertitude. Keny, comme Marcos, expérimente une hybridation des valeurs de « la force » (comme « résistance » aux oppressions) et de celles de « la fragilité », vers un rapport plus compliqué et plus radical à la politique.