keny arkana 150x150 Keny Arkana ou la radicalité mélancoliqueLa gauche radicalement mélancolique n’a pas grand-chose à  voir avec la béchamel mélancolique que nous a récemment servie le conseiller en inintelligence de Ségolêne Royal dans son dernier opuscule, Ce grand cadavre à  la renverse. à la différence de BHL, elle ne se complaà®t pas dans le dernier chic du renoncement à  l’émancipation. Elle n’a pas perdu ses idéaux, mais son rapport au monde apparaà®t lesté par les longues douleurs et les éclats de bonheur du passé. Elle sait qu’il y a eu des moments intenses qui ont laissé des traces dans nos imaginaires : 1848, 1871, 1936, 1945, 1968… Elle ne méconnaà®t pas les acquis sociaux et sociétaux conquis de hautes luttes, et que justement le rouleau compresseur néolibéral s’efforce d’éliminer au nom d’une « modernité » patronalement orientée. Mais elle est bien obligée de constater que, depuis presque deux siêcles, d’expériences locales noyées dans les logiques dominantes en impasses totalitaires, d’institutionnalisations affadissantes en rêveries gauchistes sans effets, l’espérance d’une société non-capitaliste sur des bases démocratiques et pluralistes a échoué.

La gauche radicalement mélancolique comprend qu’il n’y va pas seulement des méchants oppresseurs et de leurs méchants médias – même si ce sont bien des composantes du problême -, mais aussi de nous, collectivement et individuellement. Si elle demeure déterminée, elle n’est donc point arrogante. Sa ténacité s’est aiguisée à  ses fragilités. Elle n’est pas, non plus, nostalgiquement enfermée dans le culte du passé, mais face aux évidences d’un présent capitaliste qui se croit éternel, elle n’hésite pas à  puiser de maniêre critique dans les traditions libératrices d’hier. « Et mon passé revient du fond de sa défaite », chante Charles Aznavour dans « Non je n’ai rien oublié » ! Ce pourrait être son emblême.

La gauche radicalement mélancolique ne prise guêre les langues de bois et les solutions toutes faites. Elle est en quête, elle explore, elle tà¢tonne. Elle espêre une autre gauche, une vraie gauche, mais ne croit plus les beaux parleurs sur leur seule bonne mine. Elle cherche dans les universités populaires, elle agit dans les réseaux associatifs, elle colêre dans la rue, elle lit Politis, elle furête sur Internet… Elle a eu plaisir à  participer à  dégommer quelques caciques UMP aux derniêres élections municipales, mais la gueule de ravis des anciens et nouveaux notables socialistes n’est pas loin de la faire vomir.

Cette gauche radicalement mélancolique ne sait peut-être pas qu’une rappeuse de 24 ans, altermondialiste et marseillaise d’origine argentine, fait écho à  ses combats, ses aspirations, ses doutes. Aprês le magnifique Entre Ciment et Belle à‰toile (2006), Keny Arkana nous offre d’autres interférences avec nos sonorités intérieures et nos cris collectifs dans son tout nouvel album, Désobéissance (distribué par Because).Le monde est à  changer, radicalement : injustices sociales et inégalités internationales (« Apartheid social et culturel »), déchirures écologiques de la planête (« Terre mêre, patrimoine ancestrale de vie, considérée comme une vulgaire marchandise à  leur service ») et mal-être intime (« Expulsés de nos villes comme expulsés de nos vies »). La démocratie se rétrécit et échappe de plus en plus aux peuples (« C’est le jeu de l’illusion que vous appelez démocratie »). Sous la tutelle des puissants, le présent obêre le futur (« à cause de leurs profits immédiats l’avenir est gà¢ché »). Il est urgent de résister : « Ils veulent dessiner l’apartheid, on dessinera le maquis. »

« Ré-veil-lez vous ! » lance Keny dans une logique de « Désobéissance civile », son premier titre. Pour cela, contre l’effacement de l’histoire des vaincus (le « Nouvel Ordre mondial », « A tué la mémoire pour mieux tuer l’avenir »), les luttes anticipant demain proposeront une alliance mélancolique entre le passé humilié et les possibles futurs. Au carrefour d’un messianisme juif laïcisé et d’un marxisme hétérodoxe, le philosophe Walter Benjamin notait déjà  dans ses thêses Sur le concept d’histoire (1940), peu de temps avant de se suicider à  la frontiêre franco-espagnole en fuite devant le nazisme : « à chaque époque, il faut chercher à  arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer. »

Mais les obstacles à  l’émancipation ne se situent pas uniquement dans « le systême » et « les puissants » qui en profitent : « Le systême est un mirage. » Les ordres dominants savent se rendre désirables et nous rendre complices de ce qui nous écrase. Au XVIême siêcle, à‰tienne de La Boétie détonait avec son libertaire Discours de la servitude volontaire. Au XXême siêcle, Pierre Bourdieu parlera de « violence symbolique ». Ainsi, ce serait également une certaine participation des opprimés à  leur propre oppression qui donnerait une telle longévité aux diverses formes historiques de la domination. Les lyrics de Keny rebondissent « Les barriêres sont là , dans nos têtes, bien au chaud » ou encore « On s’est construit nos propres prisons/Enfermés dans les forteresses de nos ego ».

Pas de transformation du monde sans travail sur soi («Il faut garder sa vigilance pour ne pas s’éloigner de soi »), donc, mais pas de changement de soi sans implication dans l’action collective. « La vraie révolution sera le changement de nos êtres », individuellement et collectivement, indissociablement. « Réapproprions-nous nos vies », contre l’hégémonie de la loi du profit et contre les pouvoirs étatiques. Chez Keny, pas de recette définitive : ni bons politiciens, ni bon à‰tat. Car « La révolution totale n’est pas qu’un but, c’est un chemin et une quête ».

Cette double révolution spirituelle et sociale a à  voir avec l’expérience de nos défaillances. L’ordre recourt à  la là¢cheté de la force brutale (« Tout comme les larmes, les faiblesses/N’ont pas de place dans leur systême »), l’émancipation valorise la force convergente de nos fragilités. Aprês tant de cul-de-sac historiques, Keny pointe légitimement le risque que nos solutions ne ressemblent trop à  ce qu’elles prétendent remplacer : « On nique pas le systême en voulant le détruire, on nique le systême en construisant sans lui ». La Boétie, encore lui, formulait il y a bien longtemps cette énigme, qui semble encore la nôtre : comment « chasser le tyran » sans « retenir la tyrannie » ?

La gauche radicalement mélancolique entend tant de discours convenus et aseptisés, sans vie, y compris dans les gauches anti-libérales qui ont davantage sa sympathie, tant de slogans ivres de leurs pauvres certitudes, que l’énergie rageuse et poétique du flow de Keny Arkana apparaà®tra plus à  même d’alimenter ses questionnements. Elle y trouvera aussi des contradictions, des hésitations, voire des jugements péremptoires et des stéréotypes, participant de son humaine fragilité.

Philippe Corcuff
Article paru dans l’hebdomadaire Politis
N°994 – semaine du20 au 26 mars 2008

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